Mali : mode d’emploi


Vector newspaper icon, business news.Comme dans « Pas d’orchidées pour Miss Blandish » (1er roman de James Hadley Chase en 1939, où l’on voit l’enlèvement de Miss Blandish passer progressivement de la une des journaux à un tout petit entrefilet en page intérieure), le Mali a quitté la une de nos médias, chassé par le mariage pour tous, les lasagnes à la viande de cheval…
Avant qu’un attentat spectaculaire des djihadistes, ou, mieux, le décès d’un de nos soldats n’enflamme à nouveau les commentateurs.
Ainsi va la vie médiatique.

Pourtant, la France est désormais, et toujours, et probablement pour longtemps, pleinement engagée au Mali.
Elle a reconquis, pratiquement sans combat, les principales villes du nord. Comme c’était valorisant de montrer les images de nos Rafale et de nos colonnes de 4X4 « libérant » les villes du nord dans la liesse générale !

Voilà. Le plus facile est probablement fait.
Reste le plus difficile. Moins « médiatique » mais combien plus important…Justice concept. Law, scale, money and book
Si l’on exclut de « vaincre le terrorisme » (comme l’a dit, oh ! combien imprudemment, François Hollande dans ses vœux), ce qui semble hors de portée, le terrorisme ayant survécu a des générations de justiciers, il reste à restaurer l’État malien (il n’y a toujours pas de gouvernement réellement légitime), reconstruire son armée (il est de notoriété publique que son haut commandement est corrompu), recréer les conditions favorables à un redémarrage de l’économie.
Bref ! Un chantier lourd.

A l’intention de tous ceux qui veulent mieux comprendre les tenants et aboutissants de ce qui se passe au Mali actuellement, il me semble utile de rappeler que Mediapart vient de mettre en ligne 3 vidéos très intéressantes (« De l’invention d’un pays à la guerre »).
Un tableau très instructif au lendemain de l’expédition militaire française.
D’environ 30 minutes chacune, débarrassées des questionnements souvent approximatifs des interviewers (sobrement rappelés par des titres), elles sont vraiment passionnantes.
Elles mettent en scène 2 professeurs d’Université : Pierre Boilley, Professeur à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Directeur du CEMAf (Centre d’Études des Mondes Africains), assisté de 2 chargés d’études (Alexis Roy et Ophélie Rillon) et Johanna Siméant, membre de l’Institut Universitaire de France, professeure de sciences politiques à l’Université Paris 1, qui tient par ailleurs un blog sur Mediapart.

Remarque : à ceux qui n’auraient pas le temps (ou l’envie) de consacrer 1h30 au Mali, je suggère de regarder au moins la 1ère.

La 1ère vidéo permet de mieux comprendre la genèse du conflit actuel. L’attaque des « fous de Dieu » contre ce pays est le résultat inéluctable (et prévisible, d’où mon « coup de gueule », dans un précédent article) d’une série de causes : un rapport historiquement difficile entre les touaregs (à peau claire) du nord et les noirs du sud, un délitement de l’appareil d’État, laissant faire, lorsqu’il n’en est pas ouvertement complice, des trafics en tout genre (notamment de drogue, mais également des prises d’otages y compris français), une démocratie « inachevée »…
Thoughtful manSont d’abord évoquées les trois questions qui se posent au Mali actuel : les rapports entre le nord et le sud du pays marqués par des rébellions ; le salafisme ou le djihadisme armé ; la démocratie difficilement acquise et inachevée, au moment du putsch du 22 mars 2012.
On revient d’une part sur les groupes salafistes rançonneurs qui opèrent depuis dix ans au prix d’un modus vivendi avec l’État malien, d’autre part sur l’appareil d’État gangrené par les divers trafics.
On explique ce que recouvre l’Azawad (l’ensemble de la région septentrionale du Mali), qui comprend de complexes emboîtements et divisions de peuples. Quelle est la viabilité d’un hypothétique État touareg ? Quelles sont les forces en présence au sud ?
On insiste sur l’émergence de figures politiques féminines, les femmes étant perçues comme des « marqueurs de gravité » et n’hésitant pas à s’engager dans la lutte politique.

Dans la 2ème vidéo, les universitaires s’interrogent sur les véritables raisons de l’opération Serval (nom de code de l’intervention, nom qui laisse à penser que c’est la France qui veut « marquer son territoire », à l’instar de ce petit félin !) et sur l’après.
On repousse le « fatalisme ethnicisant » qui voudrait que ce pays, comme ses voisins, soit éternellement voué à des guerres ethniques.
On redit que ce n’est pas le rôle de la France de restaurer l’intégralité territoriale du Mali, mais au Mali soi-même.Drowning man
On pointe les risques de l’opération : enlisement face à des djihadistes plus résistants que prévu, complicité avec les possibles exactions de l’armée malienne.
On s’interroge sur la constitution possible du tour de table de la négociation qui ne manquera pas de prendre place : la France, naturellement (mais aussi l’Algérie ?), les parties maliennes (MLNA, Ansar Dine ?, les chefs coutumiers, …).

Dans la 3ème vidéo, les 2 universitaires reviennent sur la notion d' »État failli », qui a fleuri dans la presse française, pour la récuser fermement. Car l’État existe et on s’y réfère.
Pourtant les maliens, dans leur grande majorité et dans la continuité de la colonisation, perçoivent l’État avant tout comme un instrument de domination, non comme une source de services.
Pourtant également, c’est bien sur l’effondrement de cet État que se « bricolent » des solutions aux dimensions religieuses.
Armes du MaliLes frontières, héritées de la colonisation, peuvent nous paraître « artificielles », mais n’en est-il pas de même pour tous les pays (y compris le nôtre), les frontières résultant des guerres, davantage que de l’adhésion spontanée des peuples ?
On souligne que ces frontières dessinent bien un « espace malien » et que les rébellions (celle de 1991, l’actuelle) se situent bien au sein de cet espace, sans, pour l’instant, déborder sur les pays alentours.
On évoque l’empire du Mali et son héros Soundiata Keita (1190-1255) qui alimente encore de nos jours la conscience collective malienne.
Enfin on souligne le clivage générationnel, les jeunes, voire les très jeunes, étant le plus souvent en pointe dans les luttes sociales aussi bien que dans les événements actuels.

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2 commentaires pour Mali : mode d’emploi

  1. Marionou dit :

    J’ai lu quelque part que l’une des causes également évoquées pour expliquer l’attaque par le Mujao du Nord Mali est la révolution libyenne qui conduit un certains nombres de mercenaires djihadistes au « chômage technique » après la chute de Kadhafi. Ils ont du se reconvertir et se tourner vers d’autres activités… Ils ne sont pas allés bien loin.
    Quoi qu’il en soit, en effet, le Mali n’intéresse plus grand monde aujourd’hui, tout comme la Syrie d’ailleurs. Rends toi compte, on essaye de nous faire manger de la viande de cheval à l’insu de notre plein gré, et ça c’est insupportable n’est ce pas?

    • B. Bougel dit :

      La toute récente prise d’otages (même si elle a été un peu rapidement classée « hors sujet Mali » par les autorités) et la mort d’un légionnaire nous rappellent (et nous rappelleront régulièrement) que des années de laxisme ou, pire, de complicité, ont laissé le champ libre aux djihadistes en mal d’actions spectaculaires. Ce qu’ils ont perdu sur le terrain, ils vont essayer de le regagner en jouant sur notre compassion.

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