Réformer l’école, est-ce (im)possible ?


Si tu veux la prospérité pour 1 an, élève du grain, si tu veux la prospérité pour 10 ans, élève des arbres ; si tu veux la prospérité pour 100 ans, élève les hommes (Proverbe chinois).

Tout le monde ne peut qu’être d’accord avec le fait que l’école est la matrice de toutes les réussites sociales. Et, malheureusement aussi, celle de toutes les inégalités.
Car l’école républicaine de Jules Ferry « laïque et obligatoire » a été créée pour donner à chacun, quelle que soit sa naissance, les mêmes chances.

Qu’en est-il aujourd’hui ?

Chacun a certainement son avis sur cette important question. Les clients du Café du Commerce en discutent savamment et âprement.

Quel(s) constat(s) objectif(s) peu(ven)t nous aider à nous forger une conviction ?

Le site officiel de l’Éducation Nationale fournit les résultats d’une étude intitulée « L’état de l’École : 29 indicateurs sur le système éducatif français » dont la dernière mouture date de novembre 2010.
On y apprend ainsi que « la dépense intérieure d’éducation représente 6,9 % du PIB en 2009, soit 132,1 milliards d’euros, ce qui représente 7 990€ par élève ou étudiant et
2 050€ par habitant
« .
Si l’on veut entrer dans le détail : la dépense est de 5 690€ par élève dans le 1er degré,
9 380€ dans le 2nd degré et 11 260€ dans l’enseignement supérieur.
L’Éducation Nationale représente un quart du budget de l’État. Il s’agit du 1er poste de dépenses hors charge de la dette.
La France dépense donc – chacun pense : à juste titre – des sommes importantes à l’éducation de ses jeunes.

Pour quel résultat ?
Le site officiel regorge de résultats dont le moins qu’on puisse dire est… qu’il est difficile de comprendre la situation réelle. Florilège.
« Les difficultés de lecture à l’entrée en sixième. De 1997 à 2007, la proportion d’élèves en difficulté de lecture à l’entrée en sixième est passée de 14,9 % à 19 %. La dégradation ne concerne pas les mécanismes de base de la lecture mais les compétences langagières, en particulier le vocabulaire et l’orthographe. Cette baisse est générale et importante dans le secteur de l’éducation prioritaire« .
En clair : environ 1 élève sur 5 ne maîtrise pas le vocabulaire et l’orthographe à la fin du cycle primaire ! C’est franchement inquiétant.
Pourtant : « La proportion d’élèves qui maîtrisent les compétences de base requises est mesurée depuis 4 ans en fin d’école et en fin de collège, en français et en mathématiques.
En 2010, cette proportion varie d’environ 80 % à 90 % selon les niveaux scolaires
et les matières« .
Plus de 8 élèves sur 10 maîtrisent le français et les mathématiques en fin de collège ! Alors tout va bien ??
Et ceci : « Malgré des progrès importants, la population adulte qui a terminé avec succès un enseignement secondaire de second cycle est moindre, en France, en proportion, que dans nombreux pays de l’OCDE . Les cohortes de sortants du système éducatif les plus récentes comptent 82 % de diplômés des enseignements secondaire du second cycle et supérieur« .
Alors nous serions bons, mais tout de même pas très bons, en tout cas moins bons que les autres pays développés, c’est bien cela ???

Il faut donc aller chercher ailleurs un avis compréhensible.

La dernière édition de Courrier International, datée du 5 au 11 avril consacre justement un dossier intitulé « École : les recettes qui marchent ailleurs ».
Il y est notamment fait mention de l’enquête PISA 2009. PISA signifie « Programme International pour le Suivi des Acquis des élèves.
Elle est réalisée, tous les 3 ans, auprès d’un million de jeunes de 15 ans dans les 34 pays membres de l’OCDE et dans de nombreux pays partenaires. Elle évalue l’acquisition de savoirs et savoir-faire essentiels à la vie quotidienne au terme de la scolarité obligatoire. Les tests portent sur la lecture, la culture mathématique et la culture scientifique et se présentent sous la forme d’un questionnaire de fond. Les élèves sélectionnés dans chaque pays doivent passer des tests écrits avec des questions ouvertes ou à choix multiple
Ceux qui s’intéressent à la méthodologie ou veulent en savoir plus peuvent consulter « Le cadre d’évaluation de PISA 2009 – Les compétences clés en compréhension de l’écrit, en mathématiques et en sciences« . Il est également possible de se procurer les résultats complets, en anglais, au prix de 24€.
Ce qui est intéressant c’est le parti pris de ne pas mesurer la maîtrise d’un programme scolaire précis, mais l’aptitude des élèves à appliquer les connaissances acquises à l’école aux situations de la vie réelle.

Que dit l’enquête PISA 2009 ?

Elle cible 3 thématiques : mathématiques, sciences et lecture.
La comparaison n’est pas vraiment avantageuse pour notre pays : avec des classements compris entre la 22ème et la 27ème place selon les thèmes (sur 65 pays classés), nous sommes aux environs de la moyenne. Pas catastrophique donc (c’est la bonne nouvelle) mais jamais sur le podium (pas même au pied de celui-ci).
Parmi nos partenaires de l’UE, la Finlande obtient d’excellents résultats. Et nous sommes systématiquement derrière l’Allemagne, les Pays-Bas et même la petite Belgique.

On s’en serait douté, les dragons extrême-orientaux (Chine, Corée du Sud, Hong-Kong et Singapour) trustent les premières places.

Mais comment font-ils ces pays qui obtiennent de meilleurs classements que le nôtre ?

Un article tiré de The Economist bat en brèche l’idée que la qualité de l’école dépend des fonds qu’on lui consacre. Ainsi par exemple, depuis le milieu des années 70, le budget de l’Éducation Nationale français a triplé en valeur réelle alors que notre système éducatif est de plus en plus critiqué pour ses médiocres performances (cf. le classement « objectif » PISA ci-dessus, confirmant l’impression générale qu’il produit de plus en plus d’exclus). Par ailleurs les résultats varient beaucoup entre pays consacrant des dépenses comparables par élève. Les experts de PISA estiment que les considérations budgétaires ne comptent que pour environ 10% dans les variations des résultats scolaires.
Ainsi les USA, la Grande Bretagne et la France, qui sont parmi les pays de l’OCDE qui dépensent le plus (plus de 60 k€ de dépenses cumulées pour l’éducation d’un élève entre 6 et 15 ans dans ces 3 pays) sont dans la moyenne des classements PISA. Là où la Finlande (dont les dépenses sont comparables) se trouve sur le podium.
En revanche la culture, le milieu social d’origine (notamment les revenus de la famille), sont des facteurs déterminants. Différentes études confirment ce constat que tout un chacun peut faire.
Pourtant la Chine, l’un des pays les plus inégalitaires du monde, sort en tête au classement PISA.
Les choses ne sont donc pas si simples.

Alors quelles sont les clés de la réussite ?
Le dossier de Courrier International en énonce quatre : donner de l’autonomie aux établissements, mettre l’accent sur les élèves en difficulté, diversifier l’offre d’enseignement (en élargissant la gamme des établissements) et se doter d’enseignants de haut niveau (ce qui implique plus de reconnaissance et de meilleurs salaires).
The Economist (Londres) fournit deux illustrations des vertus de l’autonomie donnée aux établissements : la province canadienne de l’Ontario, la Pologne. Dans ces deux exemples les chefs d’établissement définissent leurs propres objectifs, voire recrutent leurs enseignants ou choisissent leurs programmes auprès de « fournisseurs » privés.
La Finlande illustre parfaitement le soutien apporté aux élèves en difficulté. Dans ce même dossier de Courrier International, un article de Dagens Nyheter (Stockholm) décrit longuement comment fonctionne le système scolaire finlandais. Ainsi, par exemple, l’élève en difficulté est incité à prendre conscience de ses points forts et de ses points faibles dans les différentes matières. Le système de soutien est là pour l’aider à combler son retard sur la classe le plus vite possible.
En Finlande, d’autre part, le métier d’enseignant est très prisé, les futurs enseignants triés sur le volet, les bons résultats du système d’éducation reconnus. Ceci crée un cercle vertueux car les étudiants à fort potentiel sont incités à s’orienter vers l’enseignement. Les élèves et leurs parents savent que leurs enseignants sont compétents et ne les contestent pas.

Le dossier de Courrier International n’évoque pas les raisons du succès des dragons extrême-orientaux. Les clés y sont d’une autre nature : le travail, le travail, et encore le travail. Dans le cadre d’Envoyé Spécial, un récent reportage de France 2, intitulé « Corée du Sud, les forçats de l’école« , montrait que, là-bas, les familles investissent tout dans l’éducation de leurs enfants. Ces derniers, après leur journée de cours, participent en masse à des cours du soir qui se prolongent parfois fort tard (22h et plus). C’est le prix qu’ils acceptent de payer pour être dans l’élite mondiale.
Sommes-nous prêts à de tels sacrifices ? Est-ce d’ailleurs le chemin optimal pour réussir ?

Les clés données par le dossier de Courrier International me semblent plus raisonnables. Les pays dont on parle ne consacrent pas plus d’argent à leur système éducatif que nous (parfois même moins). Leurs enfants ne sont pas des « forçats de l’école ». Et pourtant leurs performances sont supérieures aux nôtres, très proches de celles des dragons.
Pourquoi ne nous inspirerions-nous pas d’eux ?

A l’aune de ces constats et témoignages qu’ils ne peuvent ignorer, quelle vision de l’École développent les principaux candidats à l’élection présidentielle ?

Je me suis penché sur les programmes de 3 d’entre eux, en excluant les extrêmes (ou radicaux) de tout bord.

Parmi ses « 60 engagements pour la France », François Hollande déclare « Je veux remettre l’éducation et la jeunesse au cœur de l’action publique » et décrit ainsi ses priorités éducatives :

  • Engagement 36 : Je créerai en cinq ans 60 000 postes supplémentaires dans l’éducation. Ils couvriront tous les métiers. Je mettrai en place un prérecrutement des enseignants avant la fin de leurs études. Pour tous, je rétablirai une formation initiale digne de ce nom.
  • Engagement 37 : Les élèves les plus en difficulté bénéficieront d’un accompagnement personnalisé pour que, à la fin du quinquennat, le nombre de jeunes qui sortent sans qualification du système scolaire soit divisé par deux. Je renforcerai et valoriserai les filières d’enseignement professionnel et technologique. Je veux lutter contre la précarité des jeunes. J’offrirai à tout jeune déscolarisé de 16 à 18 ans une solution de formation, d’apprentissage ou un service civique.
  • Engagement 38 : Dans l’affectation des nouveaux personnels, ma priorité ira aux écoles maternelles et primaires, car c’est là que les premières difficultés se manifestent et que l’échec scolaire se forme, ainsi qu’aux zones en difficulté.

On y parle de l’accompagnement personnalisé des élèves en difficulté, de valorisation des filières d’enseignement professionnel et technologique, de priorité aux écoles primaires, d’une formation aux enseignants (ce qui est bien le moins !). Sûrement des mesures utiles et de bon sens.
Mais François Hollande n’exprime pas une vision de ce que doit être notre système éducatif, ne développe pas un réel projet complet et cohérent, ne fixe pas d’objectifs.

Nicolas Sarkozy présente ainsi ses propositions « pour une France forte » :

  • Proposition n°17 : Ne plus accepter qu’un seul enfant rentre au collège sans savoir lire, écrire et compter, en prenant systématiquement en charge les élèves de maternelle ou de CP en grande difficulté.
  • Proposition n°18. Au collège, accroître la présence des professeurs en dehors des heures de cours pour soutenir les élèves qui en ont besoin, en contrepartie d’une augmentation de leur rémunération.

Là on a au moins un objectif (« plus… un seul enfant [qui] rentre au collège sans savoir… »). On y parle d’accompagnement des élèves en grande difficulté (pourquoi seulement en maternelle et au CP ? Mystère !) et de soutien aux élèves au collège. Rien sur la formation des enseignants.
Pas de vision, ni de projet pour l’Éducation Nationale chez Nicolas Sarkozy.

Dans son programme « La France solidaire » François Bayrou développe sa vision de « L’école de la réussite » qu’il décrit ainsi : « Elle repose sur quelques certitudes. L’enseignement valide, c’est celui qui unit l’acquisition de connaissances solides à l’épanouissement personnel. L’un est l’appui de l’autre. C’est dans l’expérience, le savoir-faire, l’humanité des maîtres que se situe, dans le premier et le second degré, le gisement de progrès de l’éducation. La clé de l’égalité des chances, à l’école comme dans la vie, c’est la langue : elle est la priorité car elle donne accès, en même temps, à l’univers des connaissances, des sentiments et de la création. Enfin, la valorisation méthodique des aptitudes est la condition de la mise en confiance, de l’estime de soi des élèves »
Voilà quelque chose de plus consistant qui exprime des convictions « la clé de l’égalité des chances c’est la langue« , « la valorisation des aptitudes (tiens ! des aptitudes, pas simplement de connaissances !) est la condition de l’estime de soi des élèves« .

Ensuite viennent toute une série de mesures qui composent un projet qui sert cette vision. Citons-en quelques unes qui s’inscrivent bien dans les axes développés plus haut :

  • Écrire un Contrat de progrès entre l’école et la nation qui garantira le maintien des moyens et précisera les objectifs que la nation assigne à son école.
  • Définir les méthodes pédagogiques par l’évaluation des résultats : ce n’est ni au gouvernement ni au président de la République de trancher des méthodes d’apprentissage, c’est à la classe, au résultat effectif, à condition qu’aucune méthode ne se voie exclue pour raison idéologique.
  • Fixer comme objectif la maîtrise de la lecture et de l’écriture à l’entrée au collège. Si l’élève est en défaut, une pédagogie adaptée doit lui permettre de reconstruire son rapport à l’écrit.
  • Reconstruire une année de formation des enseignants, en alternance avec exercice dans la classe et transmission de l’expérience d’autres enseignants.
  • Donner aux chefs d’établissement des possibilités nouvelles, par exemple recrutement direct des remplaçants, gestion des volumes d’heures pour organiser des soutiens individualisés ou en petit groupe.
  • Pour les élèves : consacrer 50 % du temps de travail à l’école primaire à la langue française.
  • Faciliter le repérage précoce des difficultés psychoaffectives.
  • Penser le nombre d’élèves par classe en fonction de la réalité de la classe, selon un principe simple : à classe difficile petit nombre d’élèves, à classe équilibrée et de bon niveau, plus grand nombre d’élèves.
  • Organiser les devoirs dans le cadre de l’établissement sous la surveillance de tuteurs, d’enseignants de l’établissement s’ils le souhaitent, d’enseignants à la retraite ou le plus souvent d’étudiants qui recevront une bourse pour se familiariser ainsi avec l’enseignement.
  • Créer des collèges « hors les murs » pour les élèves en échec, avec des pédagogies adaptées pour permettre une reconstruction et le retour, s’ils le souhaitent, à la voie classique.
  • Informer les élèves sur ce qu’ils ne maîtrisent pas, par exemple, les codes de comportement, d’habillement, de langage…
  • Pour les parents : créer des écoles associatives de parents, pour aider ceux qui ont des difficultés à accompagner leur enfant.
  • Développer l’apprentissage et l’enseignement en alternance.
  • Développer l’e-learning.
  • Ouvrir les établissements scolaires en dehors des heures de cours à la demande d’éducation de la société.
  • Créer une Agence nationale de l’orientation qui dise la vérité aux jeunes au moment où ils s’engagent dans une formation en fournissant les chiffres réels de ce qui les attend à la sortie.

On retrouve dans ce projet davantage d’ingrédients proches des clés de la réussite énoncés plus haut que dans les autres programmes : autonomie des établissements (dans la fixation des méthodes pédagogiques, dans le recrutement des remplaçants), élargissement de l’offre de formation (développement de l’apprentissage, de l’alternance, du e-learning, ouverture des établissements à la demande d’éducation de la société), effort sur les élèves en difficulté (les parents auraient à y jouer un rôle avec le soutien de l’institution), transparence avec les élèves sur leurs aptitudes.
Le tout dans une vision contractuelle entre l’École et la Nation.

Au delà des mots (je veux dire des discours sur l’importance d’investir dans l’éducation, la jeunesse), on mesure bien à quel point c’est un sujet partisan, sur lequel la base consensuelle est étroite.
Il est vrai également que les « marchés » (financiers) se préoccupent moins de l’efficacité de notre système éducatif que de la maîtrise des dépenses publiques ! Ceci expliquerait-il (en partie) cela ?

François Bayrou ne sera certainement pas au 2ème tour. Il nous faudra donc choisir entre les 3 engagements de François Hollande et les 2 propositions de Nicolas Sarkozy.

La (très) mauvaise nouvelle est donc qu’il n’y a pas de raison d’espérer que les classements PISA 2015 et 2018 voient un retour de la France dans le top 10 des nations qui réussissent l’éducation de leur enfants !

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Un commentaire pour Réformer l’école, est-ce (im)possible ?

  1. HP SOULODRE dit :

    On ne peut pas « également » former les enfants en s’appuyant sur leurs aptitudes réelles (toutes différentes) et faire plaisir a « l’ego des parents « ….

    Il faudrait choisir ! Drame cornélien !

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