Et si on demandait aux « marchés » d’aller se faire voir (chez les grecs par exemple) !


Braves gens, n’allumez plus votre téléviseur, n’écoutez plus la radio, ne consultez plus votre journal favori ! Les « marchés » sont affolés. Et cet affolement gagne tous nos commentateurs. A croire que les « marchés » ce sont eux ! Avec toujours ces mêmes images de salles de marchés bourrées d’écrans (incompréhensibles mais qui, à coup sûr, font sérieux), ces mêmes commentaires d’experts auto-proclamés (c’est étonnant comme on voit toujours les mêmes, qui ont repris du service depuis qu’ils s’étaient lourdement trompés en 2008, lors de la crise des subprimes). On va même jusqu’à instiller le doute sur nos économies qui pourraient être en danger alors qu’on les croyait bien au chaud dans leur Livret A …

C’est une véritable dictature qui s’est établie. Paradoxal dans un système dit « libéral » n’est-ce pas ? Que se passe-t-il ?

En réalité, ce n’est pas le système qui est en cause. Comme l’explique très bien André Comte-Sponville dans un excellent ouvrage intitulé « Le capitalisme est-il moral ? », un système économique est structuré par l’opposition du « techniquement possible » et du « techniquement impossible ». Livré à lui-même, le capitalisme n’a d’autres limites que celles que lui fixe son marché. Limites qu’il cherche à repousser sans cesse, à l’instar de la science ou de la technique, par toujours plus d’innovation. Pour preuve la capacité quasi infinie du capitalisme financier à produire des produits de plus en plus sophistiqués destinés à un marché toujours plus ciblé mais toujours plus solvable (produits de couverture, produits « dérivés » dont le marché représente 20 fois le poids de l’économie réelle – voir mon article « Vous avez aimé les bonus 2009 ? Vous allez adorer les bonus 2010« ). André Comte-Sponville nomme « techno-scientifique » ce premier ordre (ou domaine).
Il développe l’idée qu’un système appartenant à l’ordre « techno-scientifique » ne peut être régulé que de l’extérieur, par un système d’un ordre supérieur qu’il nomme « juridico-politique ». Concrètement : l’État, la loi. Cet ordre est structuré par l’opposition du « légal » et de l' »illégal ».
André Comte-Sponville démontre qu’à son tour l’ordre « juridico-politique » doit être régulé par un ordre supérieur, celui de la « morale », seul en mesure de limiter les lois scélérates par exemple. Ce 3ème ordre est structuré par l’opposition du « bien » et du « mal », c’est à dire les normes que l’humanité, ou une société, se donne pour résister à la sauvagerie dont elle procède et à la barbarie qui la menace en permanence.

Or le libéralisme, du moins dans la version « ultra » que M. Reagan et sa complice Mme Thatcher ont promue dès le début des années 80, c’est la possibilité pour le capitalisme de faire ce qu’il veut, quand il veut, comme il veut, sans morale, sans contre-pouvoir.

Il est donc bien clair que ce capitalisme-là, totalement « décomplexé », n’a rigoureusement aucune volonté de s’autolimiter. Qui peut encore croire en cette « main invisible du marché » qui assurerait l’équilibre économique, voire le bien-être de tous ?
Rappelez-vous. Dans l’ « Analyse de la richesse des Nations« , Adam Smith expliquait en effet comment les « lois du marché », associées au caractère égoïste des agents économiques, conduiraient à un résultat inattendu : l’harmonie sociale. L’égoïsme d’un individu seul serait nuisible, mais la confrontation des égoïsmes mènerait à l’intérêt général.
Je ne sache pas qu’un tel équilibre ait jamais été atteint ou aie perduré où que ce soit dans le monde. Bien au contraire, les crises succèdent aux crises.
Cette idée de « main invisible du marché » doit sans tarder rejoindre le panthéon des absurdités.

C’est bien au pouvoir politique (l’ordre juridico-politique), et à lui seul, de poser des limites aux débordements du capitalisme (appartenant à l’ordre techno-scientifique ou économico-techno-scientifique).

D’où vient donc la paralysie du politique ?
D’abord évidemment de sa limitation territoriale. C’est en tout cas l’argument massue des partisans du « il ne faut rien changer ». Si nous contrarions de quelque manière que ce soit les « marchés », ils s’installeront ailleurs (les traders iront s’installer à Londres, les spéculateurs attaqueront notre système économique depuis le Luxembourg, etc.). Le résultat sera évidemment catastrophique selon eux.
L’argument, même s’il n’est pas dénué de fondement, ne me semble pas suffisant pour ne pas envisager d’encadrer sérieusement les « marchés ». Catastrophe pour catastrophe, je me refuse à léguer à mes enfants un monde dominé par la finance et la course échevelée aux profits. Un monde où l’homme n’est que la variable d’ajustement d’un système économique qui tourne comme une machine à broyer les plus faibles et à enrichir les plus forts.
S’il faut une révolution pour cela, s’il faut des « larmes et du sang », alors va pour les larmes et le sang !

Mais la paralysie du politique vient surtout de sa grande connivence avec le monde des affaires. Rappelez-vous : dans un discours resté célèbre devant l’Assemblée Nationale de l’ONU le 23 septembre 2008, Nicolas Sarkozy avait fustigé les dérives du capitalisme financier qu’il entendait « moraliser » (si l’on en croît André Comte-Sponville, « moraliser le capitalisme » n’a pas de sens, le capitalisme étant, par nature, amoral). Celui-ci devait se mettre « davantage au service du développement et moins à celui de la spéculation« . « Que ceux qui sont responsables soient sanctionnés et rendent des comptes et que nous, les chefs d’État, assumions nos responsabilités » ajoutait-il pour faire bonne mesure.
Force est de constater que 3 ans plus tard, rien n’a vraiment changé. Avez-vous connaissance de « responsables » qui auraient été « sanctionnés », de « chefs d’État » qui auraient assumé leurs « responsabilités » ?

Pourtant j’entrevois quelques signes montrant que, forcés et contraints, nos politiques sont en train de prendre conscience qu’il faut bouger le jeu.  Si toutefois j’interprète correctement ce qui s’est passé au sommet européen de Bruxelles le 21 juillet dernier.
Ce jour-là, en effet, les 27 chefs d’État ont décidé d’apporter une aide supplémentaire de 158 milliards € à la Grèce.
Rien de neuf me direz-vous, cela n’est en somme que la suite prévisible de la première aide de 110 milliards € apportée en mai 2010.

Mais il me semble qu’il y a plus que cela.
D’abord, la BCE a du manger son chapeau. Elle ne voulait pas entendre parler de l’implication des banques dans le refinancement de la dette grecque. Or, passant outre son avis, les chefs d’état européens ont décidé de faire contribuer le secteur privé. Ainsi la prétendue « indépendance » de la BCE, campée dans son ordre techno-scientifique (cf. la thèse d’André Comte-Sponville), vole en éclat au profit d’un système dans lequel cette techno-structure ne domine plus le pouvoir politique mais doit composer avec lui, voire se soumettre à lui. On progresse !

Ensuite, à travers l’élargissement du rôle du FESF (Fonds Européen de Stabilité Financière), nous nous dirigeons tout droit vers l’émission d’Euro-obligations qui, de fait, diminueront notablement le rôle (de pompier pyromane) des agences de notation.
Nous n’y sommes pas encore tout à fait. Mais on sent bien que la transgression de l’ordre établi n’est déjà plus taboue. C’est encourageant !

Messieurs, Mesdames les politiques, je vous le demande instamment : transgressez, transgressez.
Vous nous éviterez ainsi (peut-être) les « larmes et le sang ».
Et, au moins, vous resterez dans l’Histoire.

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