Trente (nouvelles) Glorieuses sont-elles devant nous ?


Oui. C’est en tout cas l’idée que nous proposent de partager Karine Berger et Valérie Rabault qui viennent de publier un petit ouvrage « Les Trente Glorieuses sont devant nous » (édité chez rue fromentin en février 2011).

Avant de parler du livre, quelques rappels peut-être utiles. Les Trente Glorieuses (l’expression est de Jean Fourastié, professeur au CNAM, économiste) désignent la période 1945-1973 (1er choc pétrolier) pendant laquelle la France a connu une période continue et forte de croissance économique (+5,1% annuel en moyenne contre 1,3% aujourd’hui !) et le plein emploi  (1,8% contre 10% aujourd’hui !). Époque bénie où les jeunes diplômés (dont j’étais) n’avaient que l’embarras du choix pour leur 1er job, où les salaires croissaient régulièrement, où l’on croyait (benoîtement ?) que « les arbres montent jusqu’au ciel ».

S’ensuivent 30 ans de crises (les « Trente Piteuses », l’expression est de Nicolas Baverez) de plus en plus rapprochées, de plus en plus violentes : 1973 (1er choc pétrolier dû à la guerre du Kippour et à la fin des accords de Bretton Woods), 1979 (2ème choc pétrolier dû à la révolution iranienne), 1987 (krach boursier, Alan Greenspan le Gouverneur de la Fed sévissait déjà !), 2000-2001 (re-krach boursier, vous vous souvenez, l’éclatement de la « bulle » internet), 2008-2009 (crise de l’immobilier aux USA conduisant à celle des subprimes puis, par effet domino, à une crise bancaire et économique rappelant celle de 1929).
Il en résulte une croissance plus lente, l’aggravation des déficits publics, l’accroissement des inégalités liées à la montée inexorable du chômage et de la précarité, etc. etc.

Mais surtout il en résulte l’émergence des « déclinologues » (dont l’archétype médiatique est Nicolas Baverez), sortes de pythies des temps modernes qui annoncent, chiffres à l’appui et dans une ambiance de sauve qui peut, la « fin de l’histoire ». Celle de l’Occident et, notamment celle de la France, puisque, bien que défiés dans leur  leadership mondial par la Chine, la santé économique des USA reste impressionnante. Et qui en appellent à une « rupture » (à leurs yeux forcément ultra-libérale d’ailleurs) d’avec le « modèle français ». Sans d’ailleurs bien définir ce qu’est ce fameux modèle. Ou en le caricaturant (par ex. en le réduisant à « État-providence » c’est à dire à l’assistanat généralisé).

Comment, dans ces conditions, ne pas sombrer dans la « sinistrose » ? Les chiffres sont éloquents : les français sont bien plus pessimistes que leurs homologues européens et américains. Ils sont 40% (vous avez bien lu : 40%) à estimer que l’avenir est fermé. La conviction de l’échec et du déclin est profondément enracinée dans les esprits.
Et, du coup, les français ont perdu confiance en leurs politiques qu’ils estiment incapables de stopper ce déclin (cf. mon article précédent sur ce sujet).

Faites-vous partie de ces pessimistes ? Si oui, alors je vous recommande instamment la lecture de « Les Trente Glorieuses sont devant nous« . D’urgence ! Vous ne regretterez pas vos 19€.

Voilà en effet une analyse intelligente et critique de la situation actuelle assortie de propositions chiffrées et documentées pour un scénario de création de richesses nouvelles dont nous profiterions tous.

Le livre commence par une histoire à laquelle on veut (et on peut) croire : le Président qui l’emporte aux élections de 2012 a proposé un projet « France européenne 2040 ».  Ce projet repose sur 5 piliers (population, aménagement du territoire, énergie, transport, santé) et propose une « ouverture volontariste, raisonnée et organisée des frontières, à contre-courant de ce qui se fait ailleurs en Europe ». Ce projet conduit, en 2040, à une France dynamique, décomplexée, envisageant sereinement son avenir, confiante …

Mais revenons à 2011. Quelle est leur analyse ?

1) Elles explicitent le « modèle » français, comme s’étant organisé, depuis la fin de la guerre et jusqu’au milieu des années 90, autour de 3 piliers :
Le rôle centralisateur de l’Etat en matière d’innovation, allégeant de fait la prise de risque des entreprises et assurant une combinaison optimale entre réussite personnelle et réussite collective (elles nomment ce facteur « Liberté »).
Un système de protection sociale et de partage du progrès très élaboré s’appuyant sur un diptyque « amortisseur social » joué par la collectivité et « ascenseur social » joué par le système public d’éducation (elles nomment ce facteur « Égalité »).
Une combinaison Europe-services publics-immigration qui irrigue le pays, assure la cohésion interne et tisse les liens avec l’extérieur (elles nomment ce facteur « Fraternité »).

2) Elles constatent que l’on accuse du « déclin » de notre pays tout à la fois la mondialisation (qui menace nos emplois et accroît les inégalités), notre incapacité supposée à nous adapter (c’est à dire à opter définitivement pour le modèle libéral dominant) par « illettrisme » économique et, surtout, notre modèle économique et social.
Or la rupture de ce dernier, engagée depuis une quinzaine d’années à grands coups de « réformes » pas toujours cohérentes et, en tout cas, pas éclairées par la vision d’un autre modèle, a provoqué une dislocation de l’équilibre politique, économique et social.

3) Elles illustrent comment de modèle a été progressivement abandonné.
Sur le pilier 1 (Liberté ou engagement de l’État dans l’innovation) : diminution des moyens publics octroyés au financement des innovations (ex. diminution de moitié des investissements dans le TGV entre 1990 et 2000), moindre engouement vis à vis des formations scientifiques ou d’ingénieurs (ex. en 1997, près de la moitié des diplômés de l’X choisissent la finance ou le conseil), diminution de la productivité (conséquence de la moindre capacité à innover et pas seulement, comme le défend le MEDEF, de l’accroissement des coûts). « Depuis son retrait du processus d’innovation, l’Etat n’a pas été suffisamment remplacé par des démarches individuelles« .
Sur le pilier 2 (Égalité ou protection sociale et redistribution des revenus) : arrêt de l’ascenseur social (ex. une croissance des revenus ayant profité aux plus riches et, heureusement, aux plus pauvres, mais ayant laissé de côté 17 millions de français « coincés » entre un et deux SMIC), stagnation intergénérationnelle (ex. l’écart des salaires entre les plus de 50 ans et les 30 ans est passé de 15 à 40% entre 1970 et aujourd’hui), montée de la précarité (ex. depuis 1980 le recours aux contrats de type particulier – c’est à dire autres que des CDI – est passé de 9 à 31% en 2001). La machine économique ne fonctionne bien que si le progrès profite à tous.
Sur le pilier 3 (Fraternité ou capacité à tisser des liens avec les autres) : démantèlement progressif des services publics, éléments-clés de notre cohésion nationale, ghettoïsation de pans entiers du territoire (ex. les violences urbaines de novembre 2005) conduisant à un repli sur soi, à la peur de l’autre. Avec pour conséquences que « la France se prive de talents créateurs de richesses et abîme son territoire en y laissant se développer des ghettos, véritables coupe-gorge pour ceux qui y vivent, privés de l’espoir d’une ascension sociale« .

Quelles solutions ? C’est là le caractère original de l’ouvrage de Karine Berger et Valérie Rabault.  En effet, elles ne se contentent pas de faire un constat, mais elles proposent un véritable plan (on dira un « business plan ») pour l' »entreprise » France, qui répond aux questions : d’où partons-nous ? où voulons-nous aller ? comment comptons-nous y aller ? selon quel calendrier ?

Elles se risquent à  proposer 5 secteurs de développement prioritaires d’investissements ou d’intervention publics, assortis d’objectifs, d’une stratégie d’investissements et de financement cohérent avec ces priorités. Un vrai travail de chefs de l' »entreprise » France.

Avec cet ouvrage, on est dans un « projet » de société. On peut y adhérer ou non, mais il a le mérite de la cohérence. Et, qui plus est, il est crédible. On est très loin des discussions politiciennes, des catalogues « à la Prévert » de mesures le plus souvent opportunistes ou, pire, « clientélistes ».

A lire sans tarder pour se remotiver et, pourquoi pas, rêver à « France européenne 2040 » !

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3 commentaires pour Trente (nouvelles) Glorieuses sont-elles devant nous ?

  1. Marion dit :

    Je suis curieuse de lire ce livre car il doit être rafraichissant !
    Je ne me risquerai à faires des commentaires qu’une fois le livre lu.

  2. Philippe Jean dit :

    Bonjour,

    Je n’ai pas lu ce livre mais je suis curieux.
    Personne ne dit que les solutions n’existent pas pour sortir la France du déclin, elles supposent juste un esprit de sacrifice, des hommes politiques d’une part et de nombreux français d’autre part, tel que ce n’est clairement pas le scénario le plus crédible.
    Il suffit, par exemple, de lire le blog ou les livres de J. Attali pour se rendre compte du chemin à parcourir (gouvernance mondiale, …).

    Je ne crois pas que les « Trente Glorieuses sont devant nous ». Déjà le titre me semble trompeur car il laisse penser que la France seule avec ses propres ressources pourraient retrouver une croissance forte.
    On peut me qualifier de déclinologue ou de pessimiste mais j’essaie surtout d’être lucide. Pour y arriver, il faudrait un projet politique idéal (France 2040) auxquels les Français adhèreraient pendant 30 ans sans discontinuer… Je pense que j’ai plus de chances de croiser le Père Noël !
    Et puis les « Trente Glorieuses » renvoient à un monde qui n’existe plus. C’est du passéisme. On peut aussi espérer que le français devienne à nouveau la langue internationale et de la diplomatie mais c’est du passé.
    Si l’on se tourne vers l’avenir, le véritable, et de mon point de vue, le seul espoir de la France : c’est l’Europe. Une Europe politique, économique, fortement intégrée où la France ne serait plus qu’une région, voire des régions. Une Europe avec une seule armée, une seule diplomatie, un seul réseau d’ambassade, de contre espionnage, un seul passeport, un seul système éducatif, … et où chaque Etat (ou Région) garderait un certain nombre de prérogatives (budget, …).
    Comme ce scénario a autant de chance de se réaliser que France 2040, il est dur d’être optimiste dans l’avenir de la France.

  3. Maël dit :

    Merci Bernard de nous en avoir un peu plus raconté sur ce livre. J’en ai entendu récemment sur France Info.
    Peut être que certains partis s’en inspireront 🙂 , ça ne leur fera pas de mal (Et oui, il y a encore des gens optimistes)

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