Libye : quelqu’un sait-il (et peut-il me dire) où nous allons ?


Je fais naturellement partie de ceux qui honnissent le « Colonel » Kadhafi et qui pensent qu’il est urgent qu’il cesse ses exactions, non seulement contre son peuple, mais également contre le reste du monde. N’oublions pas son engagement terroriste et les attentats de Lockerbie et du Tchad. Même si, en grand opportuniste qu’il est, il a déclaré y avoir renoncé. Les promesses n’engagent que ceux qui les croient, n’est ce pas ?

Mais la communication qu’on nous assène à propos de l’intervention armée qui a débuté le 19 mars, n’est ce pas too much ?

Ces informations qui font état des « succès » de la coalition franco-anglo-américaine avec des images de carcasses de chars encore fumantes, de populations de Benghazi faisant le V de la victoire et remerciant bruyamment (comme seules les foules arabes savent le faire en les accompagnant de décharges de Kalachnikov !) tout à la fois la France, Sarkozy, les États-Unis, … ne sont-elles pas pure propagande ?

Pure propagande également ces reportages depuis la base de Solenzara (ou d’ailleurs) où l’envoyé spécial nous raconte qu’il a vu revenir des Mirage-2000, sans aucun doute de retour d’opération en Libye ? Il n’y manque que l’interview d’un pilote racontant ses exploits.

Sans arriver à une mise en scène aussi « travaillée » que celle de Kadhafi, il s’agit au fond de la même démarche : convaincre le public que ses forces armées remportent des succès, que ses magnifiques avions font merveille. Pour faire bonne mesure, on y ajoute même le départ du porte-avions Charles-de-Gaulle (le « fleuron de notre flotte » – je cite le journaliste de France 2) de Toulon avec 2000 hommes (à quoi serviront-ils puisque Alain Juppé nous a juré qu’il n’y aurait pas d’intervention terrestre ?).

Or, en fait de « succès », nous commençons plutôt par des revers diplomatiques.
Car la communauté internationale, (presque) unanime sur la nécessité d’intervenir, montre déjà, à peine 24 heures après la résolution de l’ONU, ses divergences : la Ligue Arabe qui critique l’intervention (alors qu’on nous avait affirmé qu’elle la soutiendrait), la Russie qui demande « l’arrêt des raids contre des cibles non militaires » (Tiens ! Je croyais que nous ne devions attaquer que des cibles militaires !) alors qu’il s’était abstenu lors du vote à l’ONU, le Quatar qui devait nous aider, mais qui tarde à faire intervenir ses avions (c’est sympa que le seul pays arabe qui se soit engagé à nos côtés soit un émirat, peut-être le plus « libéral », mais où le mot « démocratie » est encore un gros mot !), etc.
A quand des condamnations encore plus violentes contre notre « coalition » ? Quand nous découvrirons que la guerre fait des morts civils arabes (on nous a déjà fait le coup des « frappes chirurgicales » en Irak, n’est ce pas ?). Et il y en aura forcément.

Quant au « peuple arabe », quelques reportages montrent qu’il est largement partagé sur cette intervention comprise comme étant celle de l’Occident. Redorera-t-elle notre image ? La dégradera-t-elle ? Nul ne le sait. Serons-nous pris pour des néo-colonialistes ? Je le crains fort. Les monarchies du Golfe, l’Iran, même Hugo Chavez (que vient-il faire dans cette galère ?) se chargeront du service après-vente …

Certes il faut empêcher Kadhafi de massacrer son peuple. Ce n’est sûrement pas moi qui dirai le contraire. C’est de l’ordre de la morale. Mais, au nom de cette morale, n’eût-il pas fallu empêcher Israël de conduire son opération « Plomb durci » dans la bande de Gaza ? N’eût-il pas fallu intervenir au Ruanda ? Les exemples sont légion où la morale aurait dû nous imposer d’intervenir.
Et pourquoi tant de temps à convaincre le monde (onusien) de la nécessité et des bienfaits de la morale ?

Alors pourquoi la Libye ? N’y aurait-il pas derrière comme une forte odeur de pétrole ?

Nos fins stratèges ont-ils une vision à un peu plus long terme que les prochaines 48 h ?
Je suis convaincu, pour ma part, que, comme en Afghanistan, comme en Irak, nous mettons les doigts dans une affaire qui risque fort de durer. Et dont l’issue est plus que problématique.
La Libye n’est pas un État. Elle résulte d’un fragile équilibre entre des tribus qui ne s’apprécient guère. J’ignore s’il existe un « peuple » libyen. Et s’il réclame la démocratie. Sommes-nous sûrs que ce ne sont pas seulement les tribus de Cyrénaïque (Benghazi) qui se révoltent contre les tribus de Tripolitaine. Par exemple pour avoir une plus grande part du gâteau pétrolier. Devons-nous soutenir celles-là au détriment de celles-ci.
Certes Kadhafi est un fou furieux, mais quelle est l’alternative ?
Nos dirigeants ont-ils des idées sur cette importante question : intervenir, certes, mais après ? Alain Juppé, interviewé au 20h de France 2 le 19 mars n’en a soufflé mot. Inquiétant !

Les États ne sont pas moraux (dans la très grande majorité des cas). Ils sont plutôt opportunistes. Ils n’interviennent pas en Libye pour défendre la démocratie (on nous a déjà fait le coup en Irak). Si la démocratie est une retombée, pourquoi pas, éventuellement tant mieux. Mais ce n’est pas la raison essentielle.

Notre va-t-en-guerre de Sarkozy cherche-t-il à faire oublier sa timidité vis à vis des révolutions tunisiennes et égyptiennes (pourtant authentiquement populaires et démocratiques celles-là) ? Où à se venger de l’humiliation que lui a imposée Kadhafi lors de sa visite à Paris en novembre 2007 avec son « barnum » et ses promesses de contrats mirobolants ? Sur quels ressorts BHL (voir L’appel de BHL depuis Benghazi en direct) a-t-il joué pour le décider à prendre la tête de cette aventure ?

Si l’on avait voulu aider les libyens, l’une des options (la moins « belligérante » et la plus rapide à mettre en œuvre) n’eût-elle pas été, par exemple, de fournir des armes aux « rebelles ». Ainsi auraient-ils été en mesure de faire par eux-mêmes son affaire à leur tyran.

Au lieu de quoi, je sens que nous nous embarquons dans l’un de ces combats improbables et potentiellement à fort relent colonialiste et anti-arabe que, sans jamais retenir les leçons de l’histoire, nous nous entêtons à engager régulièrement.
Sans jamais gagner quoi que ce soit d’autre que l’incompréhension (au mieux) ou la haine (au pire) de ceux que nous croyons aider.

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5 commentaires pour Libye : quelqu’un sait-il (et peut-il me dire) où nous allons ?

  1. labasoche dit :

    vers une facture très salée!

  2. marionou dit :

    Je suis d’accord avec l’idée qu’il aurait probablement été bien plus simple de vendre des armes aux rebelles plutôt qu’intervenir directement. Je crains également que cette opération ne dure bien plus que ne l’a prévu et imaginé notre (cher) gouvernement, qui semble avoir confondu vitesse et précipitation et ne semble pas vraiment savoir où il va (espérons qu’il le sait et qu’il est seulement muet sur cette question).
    Je déplore également, comme Philippe l’absence, encore et toujours et toujours et encore, d’une position européenne unique. C’est desespérant!

  3. Philippe dit :

    Il y a plusieurs choses frappantes dans la situation actuelle. Et désespérantes.

    D’abord, il n’y a toujours pas de diplomatie européenne. Encore une occasion ratée. Sarkozy a voulu faire le show pour avoir manqué de vision en Tunisie et en Egypte. Le pire c’est qu’il a réussi. Il faut lui reconnaître cette qualité d’engagement. Le moins que l’on puisse dire c’est que l’Europe en sort encore affaiblie avec un front franco-anglais qui rappelle la crise de Suez et un couple franco-allemand aux abonnés absents.

    Ensuite, force est de constater que ce sont des pays ruinés (France, Angleterre et USA) qui se sont lancés dans une guerre qui finira par être très coûteuse alors que tous les pays riches (Allemagne, Chine, Russie, Ligue Arabe, …) regardent… et prennent leur distance.

    Cherchez l’erreur.

    Maintenant, il ne faut pas se faire trop d’illusions, ce n’est pas pour les beaux yeux d’une révolution que l’on fait la guerre à Khadafi. J’ose aussi espérer que ce n’est pas pour des raisons puériles, genre je vais laver mon honneur bafoué par la tente de ce bouffon en plein Paris. Non, si l’on fait aujourd’hui la guerre pour « protéger » l’est de la Lybie et si on ne la fait pas au Yemen, en Côte d’Ivoire ou si l’on n’a pas bougé en Tunisie et en Egypte, c’est probablement pour une raison beaucoup plus simple : l’or noir.

    Ce faisant, Sarkozy vise donc un triple objectif : s’imposer comme le leader de l’Europe et reprendre la main sur Merkel, redorer son image au niveau international et celle de notre diplomatie hésitante et dépassée (invitation de Khadafi à Paris, attentisme face aux mouvements populaires récents dans les pays arabes, …) et mettre la main sur des champs de pétrole très importants.

    CQFD

  4. bougel dit :

    Booster l’Europe politique ? Alors que cette affaire a provoqué une énorme cacophonie ! L’Allemagne refuse de s’engager. L’Italie est à peine d’accord pour prêter ses aéroports militaires. Quant à notre « Haute Représentante », Catherine Ashton, censée « donner un n° de téléphone » à la diplomatie européenne (comme aurait dit Henry Kissinger), qui l’a entendue à cette occasion ? Qui, d’ailleurs, l’a jamais entendu s’exprimer au nom de l’Europe ?
    Cette affaire, comme d’ailleurs les révolutions tunisienne et égyptienne, consacre plutôt (s’il en était besoin) l’inexistence de la diplomatie européenne.
    Et je le regrette vraiment.

  5. lucienne JEAN dit :

    C’est drôle mais je trouve plutôt bien ce que nous essayons de faire en Libye… Je dis « nous » en pensant à la France ; ce que j’avais du mal à dire par rapport à la réaction française envers les révolutions tunisienne et égyptienne…
    J’ai juste peur que ce soit trop tard… Mais ce serait encore pire si on avait continué à regarder faire Khadafi sans broncher…
    Et j’espère que ça boustera un peu l’Europe politique. Même si je ne sais pas du tout comment elle devra fonctionner;
    L’expérience de l’Irak et de l’Afghanistan aura peut-être cette utilité : qu’on sache agir pour aider les Libyens sans s’embourber… On verra bien.

    Et ce n’est pas parce que Khadafi utilise les tribus pour se maintenir au pouvoir que le peuple libyen n’existe pas. C’est vrai que pour un esprit occidental la notion de tribu semble archaïque. Mais on assiste peut-être à un moment vraiment révolutionnaire quand les provinces ou les tribus se sentent solidaires de quelque chose de plus grand qu’elles-mêmes qui s’appelle ou s’appellera la nation ; on estime bien que la nation France est née à Valmy ?
    Je suis d’accord sur un point : le zèle de notre président tente de nous faire oublier ses bévues. Comme les enfants qui sont si gentils quand ils ont conscience d’avoir fait une grosse bétise… Mais comme avec les enfants, on peut apprécier une bonne décision sans dédouanner son auteur de toutes ses erreurs.

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