Ce que je retiens des révolutions tunisienne et égyptienne


Il a déjà tellement été dit et écrit … Que dire de plus ?

Et elles ne sont pas terminées. Et rien ne nous garantit qu’elles se termineront comme nous, en Occident, par ce que nous appelons la démocratie. D’autant que, si les symboles ont été déboulonnés, les systèmes qu’ils ont mis en place demeurent (c’est sûr pour l’Égypte, probable pour la Tunisie). Peut-on faire du neuf avec du vieux ? Les mêmes qui ont prospéré dans un système tyrannique peuvent-ils se convertir à la démocratie ?

Nous avons déjà tant de fois essayé d' »exporter » notre démocratie. Dans nos anciennes colonies d’Afrique, plus récemment en Irak (le « boulot » insensé de Bush), voire en Afghanistan !

A chaque fois nous avons essuyé un échec.

Alors peut-on exporter « notre » démocratie ?

Je crois que non. « Notre » démocratie n’est définitivement pas une valeur universelle. Elle n’est pas un « prêt à installer » (comment dit-on ? Ah oui, « plug-and-play » c’est plus actuel). Et, de surcroît, est-elle si exemplaire ? Certes nous avons des élections pluralistes et non truquées. Certes nos dirigeants ne les remportent pas avec des scores « à la soviétique ». C’est déjà beaucoup. Ne nous plaignons pas.

Mais, en réalité, ne sommes nous pas plutôt dans une ploutocratie ? Où l’argent est la véritable source du pouvoir. Où les partis politiques se font financer par de grands industriels ou de grandes fortunes (cf. la récente affaire Bettencourt).

Ces révoltes (révolutions ?) tunisienne et égyptienne soulèvent en moi les réflexions suivantes.

  1. Ne boudons pas notre plaisir : 2 tyrans chassés du pouvoir en 1 mois. A ce rythme, le monde sera certainement débarrassé de tous ses dictateurs d’ici 2020 … Cette transgression jouissive autour de laquelle les foules tunisiennes et égyptiennes se sont retrouvées nous ont été tellement sympathiques. Et ces tyrans exotiques, tellement exotiques …
  2. La liberté est réellement une valeur universelle. Alors que, jusqu’alors, on pensait que, par exemple, liberté politique et islam étaient incompatibles. Croyance légitime dès lors que ces pays (si l’on excepte la Turquie) sont tous sous des régimes dictatoriaux (qu’ils soient monarchiques ou religieux). Or que voyons-nous ? Des gens qui secouent cette chape de plomb qui les empêche de s’exprimer. Ils ne réclament pas le pouvoir, juste le départ immédiat de celui qui incarne cette chape. Alors qu’aucun de ceux que nous voyons défiler sur nos écrans ne sait même ce que « liberté » veut dire concrètement ! Défilerions-nous pour un concept nouveau et inconnu ?
  3. On l’a dit et redit, mais c’est tellement étonnant, et c’est la très bonne nouvelle : les tyrans n’ont plus la possibilité de museler l’information. Celle-ci est devenu tellement « multimédia » et insaisissable qu’il est matériellement impossible de l’empêcher de circuler. Le pouvoir égyptien a bien tenté de bloquer les accès internet, les réseaux de télécommunications. Mais il n’a pas pu tenir bien longtemps tant l’économie toute entière dépend de cette « énergie » informationnelle … Qui s’en plaindra ?
  4. A propos d’énergie informationnelle : quel rôle a joué Wikileaks et son déballage de secrets d’état ? On ne peut pas ne pas penser que la découverte de l’opinion des diplomates américains vis-à-vis du système « quasi mafieux » constitué par le clan Ben Ali-Trabelsi a encouragé les tunisiens. Certes, comme la plupart d’entre vous, je trouve qu’il faut raison garder et que l' »utopie » Wikileaks va peut-être trop loin. Mais c’est où trop loin ?
  5. Les dictatures et autres tyrannies sont des colosses aux pieds d’argile … D’autant plus qu’elles s’incarnent dans un « personnage symbole ». Il a été ainsi démontré que la colère du peuple peut se faire tsunami dès lors que le symbole brille telle un cible. Que les soldats de base peuvent refuser d’exécuter des ordres scélérats, tels que tirer sur leurs concitoyens. Que même leurs officiers (pourtant caressés par ces tyrans dans le sens du poil) peuvent retrouver le sens du « vrai » devoir. C’est quand même une excellente nouvelle. Tian’anmen c’est oublié ?
  6. La révolution ça prend du temps. C’est vrai, tous les jours nous attendions, avec presque autant d’impatience que les intéressés eux-mêmes, que « Ben Ali dégage ! » puis que « Moubarak dégage ! ». Les égyptiens allaient-ils faire plus vite que les tunisiens ? C’était quoi le record du monde de vidage de dictateur ?
    Mais maintenant que nos deux lascars ont dégagé … tout reste à faire. On en est juste au début. Tout, et même le pire, peut encore se produire.
    Après tout nous avons bien connu la Terreur, l’Empire, la Restauration … Il nous en a fallu du temps pour inventer la démocratie.  L’histoire avance en crabe.
    Ce sera donc long. Ces peuples n’ont pas de tradition de liberté. Tout simplement parce qu’ils ne l’ont jamais connue. Pas simple. Alors c’est quoi leur avenir ? Une « démocratie » à la Poutine ? Une « révolution » à la Khomeiny ?
    Comment construire la démocratie avec, comme en Egypte, 40% de meurt-la-faim et 30% d’illettrés ?
    C’est maintenant qu’il nous faut les aider. Mais ne sommes nous pas déjà disqualifiés avec notre mentalité de colonialiste ? (cf. mon article dans ce même blog).
    Car comme le dit Schelling, la liberté ouvre « l’abîme le plus profond et le ciel de plus sublime ».
  7. Encore une fois les américains se sont montrés pris de cours, sans vision stratégique et … arrogants comme on les adore …
    On comprend bien que, en sous-main, ils doivent préparer l’après (Ben Ali et, surtout, Moubarak), qu’ils fassent pression sur les autorités pour limiter les massacres, qu’ils prennent contact avec les personnalités susceptibles d’incarner cet « après ».
    Mais ces déclarations publiques et répétées d’Obama exhortant Moubarak à partir. A quoi servent-elles ? A exacerber le sentiment anti-américain, anti-colonialiste, voire anti-occidental ? Je sais que le tunisien et l’égyptien qui sommeille en moi aurait vu rouge de lire ces « conseils » d’un grand dirigeant qui, les semaines précédentes, soutenait ces mêmes tyrans.
    Pour ne pas parler des moulinets que nos propres politiques ont fait avec leurs tout petits bras.
  8. Que dire de l’aphorisme de JF Kennedy : « Ceux qui rendent une révolution pacifique impossible rendront une révolution violente inévitable ». Leçon à retenir et à méditer par les dirigeants chinois ?
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3 commentaires pour Ce que je retiens des révolutions tunisienne et égyptienne

  1. Henri-Paul Soulodre dit :

    Je trouve que cet article est d’une qualité remarquable et qu’il ouvre de nombreuses pistes de réflexion.

    Voici quelques commentaires que cela m’inspire sur des mots comme Liberté, Démocratie, Peuple, Loi, Humanité et idée de Citoyen…

    D’abord, que signifie le mot « Liberté » ? A-t-il le même sens, la même représentation, la même signification pour tous ? Je crois bien que non.
    La liberté est-elle seulement la simple capacité, non contrainte par des tiers, de penser, de s’exprimer en public, et de « faire » absolument tout ce que nos sens, nos intuitions, nos pulsions vitales, nos envies, … nous demandent ou nous suggèrent ?
    La Liberté dit-on trouve ses limites dans l’expression même de celle des autres.
    Au fond, elle semble donc se définir par « concurrence » et non par « dogmatisme »…

    La question de la concurrence libre (comme Liberté) pose donc aussi en complément celle de la « Règle » ou de la « Loi ». Celles-ci sont elles inévitables ou seulement souhaitables ?
    Je pense ici à la Loi qui n’est au fond qu’une « convention » définie a priori par les humains mais par analogie également aux Règles de la Nature, celles que les savants appelles des Lois naturlles (en Physique par exemple…)
    La Nature, dont les tenants de l’Ecologie nous rappellent la réalité incontournable, nous indique que le monde matériel physico-chimique s’est donné des Règles. C’est un fait constatable par tous.
    Pourquoi, alors, l’Humanité ne suivrait-elle pas son exemple, tout simplement ?
    De telles règles pourraient régir certains aspects de son fonctionnement et de son comportement, en particulier celles destinés à réguler les excès de sa propre gouvernance collective.

    L’Humanité (dont on pourrait penser qu’il faudrait, au niveau de l’ONU sans doute, conceptuellement et juridiquement définir la nature et le statut de droit qui soient ceux d’une « personne morale », quelque chose comme une « Société A Responsabilité illimitée des Etres Humains ».
    Elle aurait ainsi une « conscience réelle et collective » de sa réalité globale, indépendamment des ses entités constitutives, les personnes physique et les personnes morales juridiques.

    Ainsi, l’Humanité dotée de la « personnalité morale autonome » devrait définir sa finalité, son dessein collectif et ses Règles minimum d’existence et de comportement vis-à-vis des tiers, quels qu’ils soient.

    Cela ne serait que le simple prolongement de ce qu’on appelle l’Esprit (ou l’Etat) de Droit qui , par principe, met en avant la « Convention » par rapport à la simple « Force » naturelle et instinctive.
    Pour en terminer, sur le concept de Liberté (qui est l’une des briques fondamentale du concept plus élaboré et complexe de Démocratie), s i nous étions déjà d’accord sur une définition minimale entre nous, de ce que signifie Liberté et Humanité, nous ferions un très grand pas conceptuel, qui serait un excellent instrument pour nourrir les autres idées exprimées dans ce billet.

    Sans entrer dans le détail du mot Démocratie, dont nous pourrions reparler ici, sans vouloir « jouer au prof » mais seulement préciser une pensée, n’oublions pas que cette grande idée est née il y a plus de 2500 ans dans une petite région du monde, appelée aujourd’hui la Grèce.
    Ce n’était pas encore ce que nous appelons actuellement un Etat Nation mais bien plutôt un territoire sur lequel on retrouvait des colonies humaines ( différents « peuples » ) organisées en « Cités », constituées comme des rassemblement d’êtres humains très nombreux et divers sur un même tout petit lieu, séparées les unes des autres par des zones sans organisation véritable.

    Dans les Cités grecques de l’époque, une partie assez faible de la population (10 à 20 %) possédait un statut unique, celui de « Citoyen libre ». Les autres, possédait d’autres statuts dont principalement celui d’Esclave.

    Les Esclaves n’étaient pas des « forçats » mais des gens simples, sans instruction, sans famille, sans patrimoine, sans… rien. Ils étaient tous « au service « des Citoyens et les relations entre les Esclaves et les Citoyens n’étaient pas toujours basées sur la force brutale mais souvent sur l’estime voire l’affection, voire sur l’utilité …
    Parfois un Citoyen pensait qu’un Esclave, par sa valeur personnelle hors du commun, méritait de devenir un Citoyen Libre. Il prenait donc le risque et la décision de l’affranchir, comme des parents aujourd’hui peuvent affranchir l’un de leurs enfants avant leur majorité légale.

    L’Esclave affranchi devenait alors pour tous un nouveau Citoyen Libre… Il changeait ainsi de statut social entrant dans ce qu’on pourrait aujourd’hui comparer un peu à la « Nation ».
    Quant à l’idée de « Peuple » dont beaucoup de penseurs et politiciens se réfèrent, il y en avait 2 et non pas 1, à l’époque
    – L’une s’appelait le LAOS (ou LEOS). C’était la masse indistincte des gens. Quelque chose comme la foule indistincte dont on sait que l’intelligence collective non organisée est inférieur à celle de chacun des membres pris individuellement. Le Laos était associé avec la réalité du monde des Esclaves, mais sans que cela en soit la seule composante, puisqu’il comportait aussi des personnes sans droits dans la Cité tels les enfants, les femmes, les soldats et les métèques.
    – L’autre s’appelait le DEMOS. C’était la masse collective et jugée « intelligente » des Citoyens, des gens « instruits », à « valeur ajoutée sociale » comme on dirait aujourd’hui… C’est l’idée du Peuple qui sait se retrouver un moment en assemblée ( Ecclesia puis Eglise) qui prend alors une « conscience politique », celle qui pense à l’organisation de la Polis ( la Ville, la Cité).
    Le concept de gouvernement de l’ensemble de l’époque ne concerne que le DEMOS mais pas le LAOS.
    Ce n’est qu’au moment de la Révolution Française de la fin du XVIII siècle que l’idée s’est faite que le DEMOS pourrait être confondu avec le LAOS au niveau de la prise des décisions président à la naissance des Lois et des Règles.
    Dans nos pays que nous pensons matures en termes de démocratie, qui sont ceux qui font partie du LAOS et quels sont ceux qui font partie du DEMOS ? Les femmes ne votent que depuis très peu de temps et les enfants, dont on tente de temps en temps de parler des « droits spécifiques » ne votent pas et donc ne sont pas des « Citoyens » de la Cité nationale…

    Au fond, notre situation mondiale au plan des populations en mouvement n’a-t-elle pas à voir avec celle d’y a plus de 2 millénaires ? La DEMOCRATIE n’est elle pas au fond qu’une forme intéressante, évoluée et mature, de gouvernance du seul DEMOS ?
    Pourquoi alors ne parler de DEMOcratie et pas de LAOcratie ? Ce n’est sans doute pas par simple hasard !

    Dans ces pays qui sont simplement décalés dans le » temps historique » en matière de « maturité collective » (beaucoup plus en Egypte qu’en Tunisie bien sûr), la population n’est-elle pas encore dans cette dualité de fait aujourd’hui, même si nous pensons et si nous souhaitons presque tous que par un processus de « maturation » de «civilisation » elle finisse par disparaitre définitivement ?

    • bougel dit :

      Assez d’accord avec ton analyse. DEMOcratie n’est ce pas au fond une utopie qui suppose que l’éducation a irrigué en profondeur la totalité de la population ? Éducation ne veut pas dire intelligence, naturellement. Mais garantit au moins un minimum d’esprit critique. Car c’est de cela dont nous avons surtout besoin : d’esprit critique. Au diable le « bien penser » et la « pensée unique ».
      A cet égard, nos pays développés sont certainement (sur le papier en tout cas) mieux armés pour devenir des démocraties.
      Ceci explique pourquoi le chemin vers la démocratie est long, très long.

  2. Milandri dit :

    Vu l’etat de notre democratie et le comportement de celui qui pretend actuellement l’incarner,nous n’avons vraiment pas de lecons a donner aux tunisiens et aux egyptiens.
    Je t’invite a lire le bouquin d’Herve Kempf recemment paru :
    L’oligarchie ca suffit,vive la democratie.(Ed Seuil/l’histoire immediate)
    Yvonne

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